La photographie de la pensée
2013

Cet intitulé d’une série photographique récente de Vincent Ceraudo résume au mieux le double programme qu’il s’est fixé : explorer des états modifiés de la conscience et mettre en évidence des phénomènes imperceptibles à l’œil nu. Fasciné par la tension dialectique entre le visible et l’invisible, il s’intéresse aussi bien à l’imagerie scientifique qu’à d’anciennes expérimentations photographiques. Son travail emprunte, en l’occurrence, le titre et la méthode radiographique employés dès la fin du XIXe siècle par Louis Darget, ancien militaire féru d’occultisme qui s’attacha à enregistrer la « force rayonnante, créatrice, presque matérielle » de la pensée et du fluide vital.

Durant sa formation à la Villa Arson, complétée à la HGB à Leipzig où il a intégré une classe de photographie, Vincent Ceraudo s’est astreint à un protocole journalier pour développer deux séries basées sur l’altération de sa propre perception. Inspirée du principe hypnographique de la description du sommeil, la première consiste à noter dès son réveil sur une feuille de papier ses pensées, sorte d’écriture automatique sous forme d’aphorismes, souvent liés à la vision, qu’il photographie comme autant d’œuvres potentielles n’existant qu’à l’état du langage. La seconde l’amène, tard dans la nuit, à observer et manipuler divers objets de son espace domestique, lesquels, une fois photographiés, deviennent d’étranges natures mortes qui confinent à l’abstraction.

Poursuivant cette articulation du mental et du regard sur les objets, la série Tranfert témoigne d’une nouvelle orientation vers le domaine de la parapsychologie. Les recherches de Vincent Ceraudo l’ont conduit à l’Institut Métapsychique International de Paris, dont l’éclairante devise « Le paranormal, nous n’y croyons pas, nous l’étudions » ne pouvait que piquer sa curiosité. Il en a ramené de saisissantes images, semblables à des photogrammes, qui dressent une typologie de couverts transformés par la pensée lors de tests de télékinésie. La rigueur toute documentaire de la prise de vue – cadrage frontal, fond neutre, noir et blanc contrasté – ne fait qu’accroître le mystérieux pouvoir évocateur de ces objets métalliques, qui ont subis des effets de torsion plus ou moins complexes transfigurant leur apparence.

Les fausses météorites photographiées dernièrement par l’artiste parmi la collection du musée d’Histoire naturelle, visent de même à procurer au spectateur un doute sur la véracité d’un phénomène ou d’un matériau incertains, tout en pointant la charge fantasmagorique que ceux-ci suscitent au travers de la photographie, médium présumé objectif. Sources de spéculations et de recherche scientifique, ces précieux minéraux attisent l’intérêt autant qu’ils effraient. À ces roches tombées des cieux telles des messagères du cosmos, répond un grand tirage baptisé l’Infini qui donne à voir un ciel étoilé. Cette image générique de l’art contemporain (Celmins, Demand, Ruff…) prend ici une dimension proprement illusionniste : cette surface noire ponctuée d’une constellation de points blancs n’est autre, en effet, que l’agrandissement d’un film photographique vierge sur lequel s’était déposé de la poussière. Au-delà du clin d’œil à Man Ray (Élevage de poussière, 1920), cette réflexion sur le regard micro et macroscopique renvoie plutôt à la scène finale du film culte L’Homme qui rétrécit (1957). Ainsi que Vincent Ceraudo aime à le rappeler : « La science est fiction ».

Alexandre Quoi