Mémoire et insomnie du regard
2016

Vincent Ceraudo explore d’autres niveaux perceptifs et notre dimension irrationnelle à travers l’expérience des limites du corps, l’architecture postmoderne, les médiums ou le point de vue des drones. Un spectre hante les expositions actuelles : le tournage réalisé avec des drones. D’Adrien Missika à Cyprien Gaillard, ce mode d’enregistrement à la mécanicité robotique, semblable à un inquiétant œil de surveillance hors du monde, permet de dépasser les contraintes spatiales d’un tournage classique, tout en instaurant un doute sur la subjectivité du regard de l’artiste. Y a-t-il encore un pilote derrière la caméra ??Vincent Ceraudo ne serait pas contraire à cette absence tant son travail semble vouloir dépasser les limites de perception et d’intelligibilité humaines. Pourtant, plutôt que d’intelligence artificielle, il faudrait parler de la réalité elle-même comme d’un artifice, d’une mise en scène. Il suffit de regarder sa vidéo Paris City Ghost (2015), où une caméra-drone filme une tour Eiffel entourée d’immeubles haussmanniens étrangement neufs mais déjà abandonnés, au milieu de terrains vagues, pour constater le trouble. C’est une ville dont le matériau est la fiction, une réplique fantomatique construite dans la banlieue de la ville chinoise de Hangzhou, à plus de 10 000 kilomètres de son modèle. « Le drone m’a permis de sonder les limites physiques de cette ville dans son intégralité, tout en renvoyant à une O. B. E. (out of body experience), la traversant comme lors d’un rêve lucide, selon Vincent Ceraudo, ce qu’on nomme parfois voyage astral ou expérience de sortie de corps est déjà présent dans les recherches de l’astronome Camille Flammarion ou du parapsychologue Ernesto Bozzano ».?Cet intérêt pour les réalités flottantes, l’hypnose et autres aptitudes extrasensorielles, est d’ailleurs un trait commun aux recherches scientifiques de la fin du XIX siècle, et à l’usage de la photographie dès ses débuts (attestant de phénomènes occultes ou médiumniques). Pour Vincent Ceraudo, ces phénomènes ne se situent pas dans un au-delà invisible, mais dans l’expérience même du corps, allant jusqu’à explorer l’insomnie et la fatigue dans son travail. Dans sa série de photos « A demi-conscience » (2012), l’artiste cherche un état psychique proche du somnambulisme pour réaliser des sculptures domestiques pendant la nuit, dont il ne gardera que des traces photographiques. La déprise de soi permet un aiguisement des sens hors de l’usage commun, transformant le corps en objet médiateur. Sa première vidéo, The distance between you and I (2014) était d’ailleurs une double projection qui donnait à voir deux personnes dotées de capacités extrasensorielles leur permettant de localiser des endroits à distance, essayant de deviner en temps réel le trajet de l’artiste (vers l’Observatoire de Paris). C’est alors d’une dérive psycho-géographique qu’il s’agit, transférant du côté du spectateur l’exploration des liens entre la vision et l’inconnu.?Vincent Ceraudo intègre le plus souvent ces questions à la dimension empirique de ses recherches. Dans « In search for the inaccessible » (2015), c’est à travers la marche qu’il finira un déplacement en Chine de plus de six cents kilomètres, à la recherche du pôle d’inaccessibilité terrestre, soit le point du globe le plus éloigné de tous les océans, situé en plein désert, dans le nord du Xinjiang. La trace de ce voyage installe un doute sur sa véracité, s’agissant d’un décor sans rien de particulier, et surtout à la vue du clip promotionnel qu’il a réalisé pour financer cette aventure auprès d’un agent de voyages hongkongais. Un lieu mirage aux antipodes du rituel initiatique de perte de repères, devenant plutôt un modèle de désorientation du spectateur. Dans cette imbrication de la conscience et de l’irrationalité, Vincent Ceraudo semble nous rappeler qu’il y a des territoires qui nous restent inconnus, des phénomènes pas encore perceptibles par la science, qui logent notre intelligence et nos corps futurs.

Pedro Morais