IL SUFFIT DE NOTER UN PROPOS POUR QUE L’ESPRIT EN SOIT DEBARRASSE
Vincent Ceraudo et Maud Maffei : un entretien

MM : « il ne savait que faire — il avait le sentiment qu’il devait faire quelque chose — il se leva, tira brusquement son écritoire a lui, s’assit, s’empara d’une plume — et découvrit qu’il ne savait que faire. 30 oct. 1800. »
C’est ce qu’avait noté Samuel T. Coleridge dans ses carnets, il y exprime ce besoin psychique et physique d’inscrire à tout prix quelque chose mais sans savoir quoi, il montre surtout que c’est l’activité d’écrire qui importe.
J’y ai pensé en voyant ta série de photographies A demi-conscience pour laquelle tu te trouves dans un état de veille tard dans la nuit et où malgré l’absence de contrôle, tu décides de photographier les objets qui t’entourent.

VC : Cette série est partie d’un besoin de garder une impression de ces projections que l’on peut se faire sur ces objets dans des états de quasi somnolence , quelque part c’est la trace de mon état de conscience à ce moment-là, où je ne pouvais pas contrôler les objets. Oui, de manière générale il y a quelque chose de pulsionnel : vouloir enregistrer absolument.

MM : On dit que c’est propre à l’époque et à la myriade d’objets enregistreurs avec lesquels nous vivons, qui agissent comme des prothèses de notre mémoire. On veut garder des traces de tout. Dans le fond, c’est l’accentuation d’un besoin qui remonte à la nuit des temps… Les objets sont accessoires alors dans ta série ?

VC : Dans ces moments de veille, je perçois les objets différemment, je leur découvre d’autres potentiels, ce qui m’intéresse c’est la manière dont on pourrait les confondre, car dans ces états ils deviennent des formes complètement allusives, et il me semble que c’est ce qui se révèle à la vue de ces photographies.

MM : Ta démarche pour ce travail est proche de celle du surréalisme : faire en sorte que la raison n’ait plus le dessus. Les moments de veille laissent le mieux s’exprimer le sensible. Grâce à l’objet, la manière dont tu le manipules et le cadrage que tu fais, tu produis cet instantané, ça semble surgir comme une étincelle.

VC : Lorsque l’on travaille à tâtons dans le noir, on n’est jamais vraiment sûr de sa position précisément ni de ce qui se situe à proximité puisque c’est en quelque sorte la mémoire qui voit, l’étincelle est alors la découverte d’une autre face de l’objet. Prendre les photos sans trop réfléchir, en m’empêchant de réfléchir en fait, en n’ayant pas le temps de le faire, permet de transmettre cette surprise. Selon Wittgenstein il est impossible de penser à un objet et de le regarder en même temps, la photographie pour moi est le moyen le plus immédiat pour effectuer ces allers-retour entre pensée-projection et regard.

MM : L’instantané, c’est également un élément essentiel de ta série La pensée artistique quotidienne, pour laquelle tu met en avant le langage.

VC : Cette série sappuie sur un protocole : je me suis mis à noter mes rêves le matin au réveil, alors que je ne suis pas encore du tout réveillé. C’est la seule manière d’en garder une trace puisque bien souvent, une fois que nous sommes bien réveillés, nous oublions cet état d’entre-deux et les pensées qui nous traversent à ce moment-là.

MM : Ces pensées fuient comme des comètes et donc tu cherches à attraper un peu de la poussière qu’elles dispersent sur leur chemin… et il te faut agir rapidement, le plus spontanément possible, c’est cela ? Là je repense à Coleridge : « La mémoire fonctionne par peur d’oublier/il suffit donc de noter un propos pour que l’esprit en soit débarrassé » avait-il noté dans ses carnets que je te citais.

VC : Oui c’est cela !

MM : Quand on lit tes phrases, il est difficile de ne pas penser aux Psychic series de Robert Barry ainsi qu’aux Dessins de Douglas Huebler.
Avec les Psychic series, ce que pointe Robert Barry, c’est l’activité même de la mémoire sensible, son oscillation entre réminiscence et oubli. Il traite d’un souvenir oublié, dont il ne reste que la sensation. La mémoire apparaît alors comme un processus antérieur à la pensée, un processus naturel inconscient. Seuls les mots permettent de rendre compte de cette mémoire. Il y a quelque chose d’assez proche dans tes phrases. Certaines autres sont plus proches des dessins de Douglas Huebler en ce qu’elles convoquent la matérialité même de la feuille de papier et notre position de lecteur par rapport à celle-ci. C’est alors une expérience phénoménologique, comme dans les Dessins de Douglas Huebler.
Maintenant, Robert Barry expliquait que l’utilisation du langage n’était pas naturelle pour lui, qu’elle était difficile, mais nécessaire. Douglas Huebler expliquait qu’il pouvait travailler bien longtemps sur ses phrases jusqu’à obtenir la forme voulue : “I like the idea that I can finally get it down to a form that I hope as crystal clear as possible.”
Ton processus de travail est différent puisque tu me dis chercher à avoir le moins de contrôle possible sur les mots, faire en sorte qu’ils sortent le plus spontanément possible…

VC : Je m’appuie avec ce travail sur un principe d’incertitude, l’émergence d’une idée et la manière dont elle résonne dans mon esprit jusqu’à son inscription sur la page en définit sa forme. Je ne veux pas nécessairement d’une phrase claire comme le cristal, ce n’est pas ce qui se passe dans les rêves, ce n’est pas clair comme le cristal, d’où cette nécessité d’écrire de manière spontanée. Je crois que par rapport aux artistes que tu cites c’est le caractère phénoménologique de l’approche qui nous rassemblent.

MM : Revenons sur l’instantané par rapport à une autre série de travaux : les météorologies du langage. De loin on voit de beaux portraits d’une qualité d’image impeccablement nette, puis dès que l’on s’approche, on distingue le postillon qui sort de la bouche ouverte.

VC : le postillon c’est ce qui va créer le malaise dans une conversation. J’ai enregistré l’instant même de sa projection. De loin, on pourrait croire à des portraits dans un style conventionnel proche de la photo d’identité, de près on voit cette projection abjecte, une matérialisation à la limite de la représentation.

MM : Je ne sais pas trop pourquoi, cela me fait penser au théâtre de Bertolt Brecht. Brecht travaille avec ces problématiques de l’instantané dans son théâtre : il joue sur l’interruption brusque de l’action pour faire apparaître ce qu’il appelle un « état de choses ». L’état de choses, c’est une coupe, un arrêt qui révèle une situation. Je trouve que tes intempéries du langage s’apparentent à cet état des choses : la photographie comme suspension d’une situation et qui en révèle le malaise. Je te cite l’exemple que donnait Walter Benjamin pour décrire une pièce de Brecht, dans son texte L’auteur comme producteur : « Imaginez une scène de famille : la mère est justement sur le point de saisir une statuette en bronze pour la jeter sur sa fille ; le père sur le point d’ouvrir la fenêtre pour appeler au secours. A cet instant entre un étranger. Le cours des événements est interrompu ; ce qui apparaît à la place, c’est l’état de choses sur lequel se pose maintenant le regard de l’étranger : mines effarées, fenêtre ouverte, mobilier dévasté. »

VC : Oui, le postillon révèle la physicalité des rapports entre émetteur et récepteur dans l’échange de paroles. En regardant l’étymologie du mot postillon, j’ai vu qu’on l’utilisait pour nommer les conducteurs de l’attelage des voitures de poste, quand il n’y avait pas la place pour un cocher. C’était à la personne chargée des communications de faire en sorte que les messages arrivent d’un point à un autre. Et le postillon, c’est ce qui n’est pas contrôlable. J’ai été le sujet de ce phénomène à la suite d’une paralysie faciale pendant un certain temps, c’est aussi pour cela que j’ai souhaité en traiter avec cette série.

MM : Ces Intempéries du langage datent de 2011, La pensée artistique quotidienne date de 2012 et Les objets de la nuit également. Maintenant, est-ce que tu poursuis ce travail sur l’instantané ?

VC : Je réfléchis à présent à un travail qui mêle photographie et langage en me concentrant uniquement sur les phénomènes visuels. Je souhaite pouvoir parvenir à mêler l’instantané du langage tel qu’il apparaît dans la pensée artistique quotidienne à l’instantané de la photographie, ce n’est pas évident de faire fonctionner les deux ensemble : la lecture du langage et la lecture de la photographie.

MM : Oui ce sont deux réalités différentes, deux modes de représentations différents.

VC : Il y a ce que je vois et ce que je projette, je joue là-dessus, sur cette limite entre le visuel et le mental, et sur leur indiscernabilité. Travailler en mêlant langage et photographie à présent me permettra de pousser ceci.

MM : C’est Robert Smithson qui a beaucoup traité de cette confusion entre visuel et mental, entre visible et invisible. Il disait “objects are about as real as angels are real”. Et dans son texte sur les déplacements de Miroirs dans le Yucatan, il avait écrit : « only appearances are fertile ; they are gateways to the primordial. Every artist owes his existence to such mirages. The ponderous illusion of solidity, the non-existence of things is what the artist takes for “materials”, it is this absence of matter that weighs so heavy on him, causing him to invoke gravity. »

VC : La non-existence des choses, oui c’est ça, cette indiscernabilité entre réel et imaginaire qui m’intéresse. Depuis peu je m’intéresse également aux phénomènes physiques qui peuvent être produits par télépathie. Je suis allé dans un institut où j’ai rencontré des personnes qui parvenaient à faire se tordre des cuillères et fourchettes par télépathie, l’énergie produite dans le cerveau qui parvient à exercer une force capable de courber le métal !

MM : Ta série Transfer, oui c’est dingue ! Donc ce travail photographique est un travail de documentation sur ces activités télépathiques. Sans lire la notice en effet, on trouve ces objets que tu as photographiés dans un clair-obscur bien étrange, et on reste pantois quand on a lu ce que c’est !

VC : Je vais poursuivre ce travail en allant dans d’autres instituts très bientôt de manière à faire une sorte de collection d’objets modifiés par télépathie. La forme à laquelle je pense pour leur présentation, c’est une édition, c’est ce qui convient le mieux à ce type de travail.

MM : Oui je pense aussi.